Les flux migratoires du Sud vers le Nord prennent ces dernières années une dimension très inquiétante de par l’ampleur du mouvement et la diversité des candidats.Les pays du Nord, à quelques nuances près, adoptent, face au phénomène de l’émigration une politique identique reposant sur le principe de la sélectivité. Elle consiste à brandir devant les candidats clandestins, et donc indésirables, un arsenal juridique sans faille et un dispositif draconien aux frontières. Et à afficher, dans le même temps, une hospitalité singulièrement généreuse devant l’ingénieur informaticien et autres diplômés supérieurs de différents profils et même devant les opérateurs économiques. La position du Maroc est perceptible à travers l’effort des garde-côtes qui dissuadent nos jeunes aventuriers des ‘’barques de la mort”, et également à travers les déclarations de ministres à propos plus particulièrement de la fuite des cerveaux, qu’ils considèrent comme étant un phénomène naturel et planétaire contre lequel on ne peut absolument rien. Ainsi, l’Etat n’exprime pas d’inquiétude particulière à voir la fine fleur du pays le quitter, mais considère, par contre, importante et même urgente la mise en place de dispositions draconiennes pour protéger la production nationale de banane ou de pomme. Non et non messieurs les ministres. Il y a danger en la demeure. Le Maroc est en train de saigner à cause d’une hémorragie interne très grave qui a été décelée, mais qui reste, jusqu’à présent, sans remède thérapeutique. Il est, par conséquent, urgent d’adopter une démarche courageuse et novatrice qui peut se décliner aux niveaux domestique, bilatéral et multilatéral en onze mesures concrètes et pragmatiques dont le rejaillissement bénéficiera à l’ensemble de la société. Mais, il faut d’abord que nos jeunes diplômés en fonction, nos cadres et nos entrepreneurs qui nous quittent parce que, disent-ils, rien ne va chez nous et qu’ils ne reviendraient que si tout va pour le meilleur des mondes, sachent que le Maroc ne changera pas par un coup de baguette magique.Si ‘’nos partants” comptent sur ‘’les restants” pour changer les choses à leur place et pour eux, pour venir, ensuite, en cueillir les fruits, de la même façon, d’ailleurs, qu’ils ont compté sur leurs parents et sur le sacrifice d’une société entière pour atteindre le niveau intellectuel ou de richesse qui est le leur aujourd’hui, ils n’ont qu’à partir à jamais. La patrie peut se passer des assistés, des lâches, des ingrats, des courtermistes et des individualistes arrogants. Et s’ils reviennent un jour, contraints ou de gré, ils devront être jugés pour ‘’haute trahison” et ‘’non-assistance à patrie en danger”. La patrie n’est pas un simple lieu géographique où l’on se reproduit et l’on loue domicile tant que c’est intéressant pour nous de le faire et, donc, que l’on peut quitter sans état d’âme le jour où il ne l’est plus, tel un vulgaire fonds de commerce. . Sentiment d’appartenance à une même sociétéLa patrie ne peut s’entendre en termes de pertes et profits. C’est notre identité, notre amour propre, nos valeurs, notre image, notre dignité, notre chair. C’est toute notre force distinctive. C’est aussi le berceau de notre conscience collective, c’est notre sentiment d’appartenance à une même société.Au regard des contraintes majeures auxquelles notre patrie est justement exposée aujourd’hui, la célèbre déclaration du Président Kennedy n’a jamais été d’une plus grande actualité: «Ainsi, mes chers compatriotes, ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez ce que vous, vous pouvez faire pour votre pays». Ceci étant, si le comportement ‘’des partants” est absolument condamnable et ne peut leur permettre de bénéficier d’aucune circonstance atténuante, ils ont, par contre, absolument raison quant aux facteurs de blocage qu’ils invoquent et qui installent la frustration, la démotivation et un sentiment d’injustice.Sur le plan domestique, cinq mesures, au moins, doivent être mises en oeuvre à très brève échéance pour stopper l’hémorragie et, peut-être, persuader ceux qui viennent de partir de revenir et donner espoir et raison à ceux qui continuent à croire en leur pays.- Mettre en place, aussi bien dans le secteur public que privé, les outils de la transparence qui garantissent l’égalité des chances, l’équité, la reconnaissance et la juste compensation du mérite et ressuscitent, dans le même temps, le sens du devoir.L’élaboration d’un nouveau statut de gestion des ressources humaines, qui consacre ces valeurs, la standardisation et l’objectivation des conditions de recrutement, l’adoption de procédures administratives simples et légères, la stricte observation de la rigueur et la totale conformité aux bonnes règles de la concurrence font partie de ces outils. – Bannir l’esprit rétrograde qui veut que la responsabilité, la compétence et la sagesse pure et parfaite, soient le propre et l’exclusivité des plus de 50 ans. L’ouverture des voies de la responsabilité à nos jeunes, le fait de leur donner la chance d’extérioriser leur savoir-faire, de prendre des initiatives, d’innover, de se tromper et d’aller de l’avant, s’inscrivent dans cette nouvelle culture qui doit prendre la place de la culture dominante de la médiocrité et de l’accaparement du pouvoir, sclérosée et sclérosante. Le monde occidental de plus en plus vieillissant nous donne chaque jour davantage de leçons par la responsabilisation accrue de sa jeunesse qui constitue pour lui un facteur majeur de succès aux niveaux politique, économique, administratif, social et culturel.- Débarrasser l’Administration et les organismes publics des milliers de fonctionnaires et salariés qui jouent de la collectivité en occupant des postes fictifs et percevant des salaires pour des services non rendus. Outre l’aspect éthique de cette opération que nulle centrale syndicale digne de ce nom ne peut contester, les postes rendus vacants peuvent être occupés par nos jeunes diplômés plongés dans un chômage qui devient malheureusement de plus en plus de longue durée. – Dissuader, par tous les moyens, nos jeunes, nos cadres et opérateurs, de quitter le pays. S’il fallait prendre des mesures dans ce sens au nom des intérêts suprêmes du pays, qu’à cela ne tienne. On a bien eu à en prendre dans des situations aussi importantes. Aucune personne n’a le droit de ruiner son pays pour des considérations courtermistes et totalement égoïstes.- Moraliser la vie publique par la persuasion, mais aussi par la dissuasion. Car le fait de se contenter de la seule persuasion ne provoque que la pitié et l’ironie chez des mafieux partout présents et parfaitement bien organisés au point qu’ils ne sont nullement inquiétés.Pour le rétablissement des grandes valeurs de la moralité, de l’intégrité, de la conscience professionnelle et de la suprématie de la loi, l’Etat ne peut faire l’économie de la fermeté et de la rigueur qui n’auront, d’ailleurs, de la part de la majorité des Marocains, que soutien et considération. Ceci étant, notre jeunesse, au même titre que nos opérateurs économiques et cadres de différents profils, ne doivent pas attendre que ces mesures soient décrétées et appliquées toutes seules. Le Maroc de demain sera ce que, nous tous, nous voulons qu’il soit. Il faut, donc, forcer le destin en migrant de l’éthique de la fatalité, de l’assistanat et de l’indifférence vers une éthique de la responsabilité, de la citoyenneté et de l’engagement. Les partis démocratiques et/ou les organisations non gouvernementales crédibles doivent être, malgré tous les griefs que l’on peut leur adresser, le bras opérationnel naturel de toute action. Car là aussi, il ne faut pas attendre que les partis se modernisent d’eux-mêmes, que les ONG soient moins ou plus ceci ou cela, pour qu’on s’y engage. Ces partis et ONG seront demain ce que tout un chacun y mettra. Au niveau bilatéral, nous devrions amener nos partenaires du Nord qui veulent, disent-ils, bâtir une zone de libre-échange avec notre pays, à considérer les moyens réels de chacun des deux partenaires et intégrer la dimension humaine dans toutes nos relations présentes et futures. Ceci pour que la Méditerranée soit réellement un espace de prospérité équitablement partagée au lieu de rester une simple mer entourée de fils barbelés, qui sépare une forteresse du bien-être d’un monde de la pauvreté et du sous-développement. Sans cela, cette fameuse zone de libre-échange ne tardera pas à dévoiler ses ‘’secrets” de marché de dupe qui enfoncera davantage notre pays dans le sous-développement, la dépendance, le chômage et le désespoir.. Plaider pour une mondialisation équitableA une plus grande échelle, le Maroc doit plaider, avec d’autres pays en développement et avec le soutien des ONG au niveau international, pour une mondialisation juste, équitable et protectrice des différences culturelles. Pour qu’elle le soit réellement, il faudra notamment:- Lever toutes les barrières extratarifaires pour faciliter l’accès aux marchés d’une façon transparente et non discriminatoire. – Interdire totalement les soutiens internes, les subventions à l’exportation et les boîtes de subventions déguisées, qui faussent la loyauté de la concurrence entre pays.- Mettre en place le dispositif de dissuasion qui s’impose pour que l’accord sur ‘’les obstacles techniques au commerce” et celui relatif aux ‘’mesures sanitaires et phytosanitaires”, ainsi que la nouvelle trouvaille, le principe de ‘’précaution”, ne soient utilisés par des pays comme entraves à l’accès à leurs marchés et, par conséquent, comme moyens ‘’scientifiques” de reprendre par la main gauche ce qui a été donné par la main droite. – Elaborer un accord sur la circulation des personnes au même titre que les capitaux, les services et marchandises. Il faut, sans plus tarder, se rendre à l’évidence qu’il y a un besoin de potentiel humain chez pratiquement tous les pays occidentaux dont la population va vieillissant et enregistre un taux de croissance démographique qui ne lui permet même pas de se renouveler. L’offre et la demande de ce besoin doivent être organisées et réglementées d’une façon transparente et anticipative. Ceci au lieu que les pays qui s’estiment les défenseurs inconditionnels des droits de l’Homme jouent, d’une façon pour le moins déconcertante, aux spectateurs indifférents devant les barques de la mort, et, en même temps, vident, sans aucun scrupule, des pays de leur substance grise moyennant une concurrence déloyale.- Prospecter dans le cadre de l’OMC, et principalement avec les pays créanciers, de nouvelles pistes plus courageuses et novatrices, dont les critères de la démocratie et du respect des droits de l’Homme, pour l’annulation de la dette des Etats membres non seulement les moins avancés mais aussi ceux dits en développement. Ces cinq mesures sont de nature à permettre à notre pays de disposer de fonds suffisamment importants et d’opportunités réelles sur les marchés internationaux pour financer leurs économies et venir à bout de la pauvreté, de la précarité, du chômage et du sous-développement.
La marge de manoeuvre est immense
Si le patrimoine de 10 personnes dans le monde se monte à 1,5 fois le revenu national total de tous les pays les moins avancés, si les dépenses militaires ont avoisiné déjà en 1995 les 800 milliards de dollars, si les Etats-Unis se lancent dans le projet baptisé «Guerre des Etoiles» qui va coûter des centaines de milliards de dollars pour combattre un ennemi chimérique, si ces mêmes Etats-Unis comptent renoncer à 1.600 milliards de dollars de recettes d’impôts pour gagner 1 ou 2 points, tout au plus, de croissance économique, alors que le coût de l’éradication de la pauvreté et du sous-développement, dans le monde ne représente que 1% du revenu mondial, ni le sous-développement, ni la pauvreté, qui en sont pour beaucoup dans le désespoir qui règne dans nos pays et dans les départs massifs vers les pays nantis, ne sont une fatalité. La marge de manoeuvre est immense. C’est de manque de volonté chez les pays développés, qui brillent par leurs arrogance, indifférence, machiavélisme et sadisme, qu’il s’agit.













