Pour le philosophe Philippe-Joseph Salazar, il convient de distinguer rhétorique, éloquence et art oratoire. Mais aussi communication et rhétorique. Exercice politique propre à la démocratie, la rhétorique est menacée de dépérir, à confondre argumentation et sollicitation d’émotions éphémères. S’agit-il de persuader ou d’impressionner ?
Rhétorique, éloquence, art oratoire… quelle différence faites-vous entre ces termes?
J’ai tendance à réserver « art oratoire » pour toute forme de prestation éloquente qui implique une croyance religieuse – le sermon, par exemple – ou idéologique tellement forte qu’il est impossible pour l’auditoire-cible de n’être pas d’accord. L’auditoire est captif ou acquis à des croyances assénées comme des vérités qui ne font pas l’objet de débat. C’est étranger à l’art et à la rhétorique qui consiste à argumenter sur des termes souvent mal définis, des concepts vagues, des opinions transitoires, qui n’ont aucune valeur de vérité en dehors du groupe concerné. Le rhéteur doit en effet s’adapter au public auquel il s’adresse pour se brancher sur ce que ce public-là, devant lui, croit être telle ou telle vérité. Par « rhéteur », j’entends celui qui conçoit un discours, par opposition à « orateur », qui en donne la performance. Bref, un bon rhéteur ou orateur devrait être capable, le lendemain, de fabriquer ou de tenir un discours aussi persuasif mais différent devant un auditoire aux opinions autres. Dans certaines grandes écoles, les élèves s’entraînent à des prestations dites d’éloquence. L’effet est souvent réussi… mais le discours est prononcé devant un public acquis et conquis d’avance du fait même du rituel scolaire. Ils sont éloquents, ils « parlent bien », plus ou moins, mais c’est une mise en scène. Devant une foule en colère, les choses sont bien autres. Il existe donc deux prestations différentes de parole éloquente : une prestation devant un public homogène, conquis – ou acquis – d’avance, et nous sommes plus dans l’art oratoire ; ou une prestation de persuasion en direction d’un public hétérogène qui peut très bien se dire qu’on lui raconte n’importe quoi, et là nous sommes véritablement en rhétorique.













