Najib Mikou est membre d’Alliance-Pro. Il est major d’un Master à l’ESSEC de Paris, major du diplôme du cycle supérieur du commerce international à l’ISCAE, titulaire d’un diplôme de 3ème cycle en sciences humaines à la faculté d’Aix-Marseille III et major d’une licence en sciences humaines à la faculté Moulay Abdallah à Fès
Au lieu d’être un moment d’amnésie générale et de projection, la refonte constitutionnelle en cours ressuscite l’histoire, délie les langues, mêle la rumeur à la vérité et étale sur la place publique tous nos déboires, tous nos relâchements antérieurs. Fortunes mal acquises, enrichissement suspect, rentes organisées, abus de position politique, économique, administrative ou sociale, ostentations provocantes, etc.
Bref, tout passe au crible d’une opinion publique brimée par des décennies d’impunité, assoiffée de justice et d’équité dans un pays où toutes les lois ou presque, existent, mais où tous les enfreints ou presque, de ces lois ont été tolérés à chaque fois que la volonté était de différencier, de privilégier, de laisser faire. Tout prête à croire que l’on s’achemine vers un 2004 de «l’Equité et de la Réconciliation» à l’envers, en ce sens que cette fois ce ne sera pas l’Etat qui demandera pardon et indemnisera les victimes de dérapages sécuritaires sur des individus atteints dans leur chair et leur vie durant nos «années de plomb», mais ce seront des individus qui devront demander pardon à la Société et l’indemniser pour abus de biens sociaux, de biens publics, de situations de rente, durant nos «années d’implants».
L’abus est tout aussi public que privé
La complicité de l’Etat est évidemment avérée. Alors qu’il a tous les pouvoirs, alors qu’il est le Pouvoir, l’Etat est responsable de ne pas avoir secouru des biens et deniers publics en danger de dilapidation ou d’avoir volontairement accordé des avantages injustifiés ou encore d’avoir toléré que ses commis usent de leur position pour leur propre compte. Des institutions privées en ont également fortement profité. Car, disons-le sans ambages, les abus perpétrés ne se conjuguent pas chez nous qu’au public mais aussi au privé. Il n’y a pas deux catégories de marocains: ceux ripoux et nonchalants du public et ceux saints et bosseurs du privé.
Là au moins l’apartheid n’est pas géographique, il est éthique. Ce qui fait la différence entre les Marocains est plutôt le background de chacun, sa conscience individuelle et le niveau de vigilance de l’autorité publique ou privée qu’ils servent.
N’en déplaise aux promoteurs du «tous pourris, tous voleurs», le Maroc compte aussi bien dans ses institutions publiques que parmi ses entreprises privées, beaucoup de gens qui ne sont ni naïfs ni faibles et qui sont pourtant honnêtes, intègres, droits, animés du sens du devoir, que nous avons l’obligation collective d’honorer, de soutenir, de protéger contre les coups bas, contre les intimidations et contre leur peur dans leur propre pays, d’être droits dans des milieux pourris.
Faut-il tourner la page sans la lire?
Quant aux ripoux publics et privés, a-t-on le droit de pardonner et de faire table rase de leurs agissements et abus, comme si de rien n’était? Rien, absolument rien, ne justifie le pardon. D’abord, il s’agit d’opérateurs publics et privés qui, au lieu d’avoir à cœur de construire l’avenir de leur pays, se sont égoïstement acharnés à construire le leur à ses dépens. Ensuite, l’enjeu financier est extrêmement important. Et enfin, le Maroc entame avec sérénité une refonte de ses institutions pour s’arrimer à l’ère de la démocratie, de la modernité et du véritable développement économique et social. Il n’a pas à avoir peur de son passé. Encore moins de celui-là. Il n’a pas à se contenter de dire aujourd’hui que ce qui a été ne sera plus. Aucun dérapage n’est envisageable de la part d’un peuple qui a suffisamment mûri et goûté au confort de son unité et de sa sécurité, pour oser en sacrifier la moindre bribe.
Mais être prêt à revisiter le passé ne rime nullement avec chasse aux sorcières ni avec «spectacularisme». L’Etat peut demander des comptes sans que ça n’induise des règlements de comptes. De la même façon que l’Etat et les médias doivent éviter au pays et à la Société de vivre au rythme de feuilletons grandeur nature de lynchage de nos élites et d’étalage de nos scandales, qui nous installeraient dans l’aléatoire au détriment du principal que sont les grandes réformes en cours.
Le dispositif de rétablissement de l’Etat et de la Société dans leurs droits pourrait reposer notamment sur deux mesures curatives, deux mesures correctives et deux mesures régénératives.
. Les deux mesures curatives:
– une amnistie éthique à laquelle la cible souscrirait volontairement, consistant à restituer discrètement les biens mal acquis et les privilèges injustifiés, sur la base de critères et de niveaux de recouvrement persuasifs. Cette mesure inclurait également le rapatriement de fonds fuis à l’étranger.
– Une poursuite pyrique à laquelle l’Etat recourrait sans état d’âme à l’encontre de tout un chacun refusant de souscrire à l’amnistie éthique.
Ces deux mesures reposeraient sur le principe qu’il ne doit y avoir prescription quand il y a abus de biens publics ou privilèges ou argent sale. Elles pourraient être mises en œuvre par une Commission quadripartite regroupant le Conseil central de lutte contre la corruption, le Conseil national des droits de l’Homme, la Cour des comptes et le Conseil supérieur de la magistrature.
. Les deux mesures correctives:
– La mise en place d’un régime fiscal transparent et stable donnant de la visibilité et de la confiance invariablement à tous les opérateurs, et répondant aux objectifs majeurs du renforcement de la compétitivité de l’Economie nationale et de la redistribution équitable des richesses de la Nation.
Le dispositif fiscal n’est pas une machine technocratique à générer des recettes pour l’Etat, mais une véritable politique de justice sociale, de développement économique et de financement de l’action publique.
Un observatoire d’évaluation, de proposition, de veille et de suivi du régime fiscal national, devrait être mis en place et être constitué notamment, de représentants du gouvernement, du Parlement, du Conseil des oulamas, du Conseil supérieur de la magistrature, de la Cour des comptes, du Conseil économique et social, du Conseil supérieur de la concurrence, du Conseil supérieur de la femme, du Conseil supérieur de la jeunesse, du Conseil supérieur des personnes handicapées, des Conseils de l’Ordre de métiers libéraux tels que celui des médecins, des experts-comptables, des architectes, des notaires, etc.
– La mise en place des outils de bonne gouvernance dans toutes les institutions publiques et privées et la certification aux normes internationales, de tous les systèmes publics de contrôle et d’inspection.
Un observatoire d’élaboration desdits outils et de veille à leur scrupuleuse et diligente mise en place et opérationnalité, devrait être institué et constitué notamment, de représentants du gouvernement, du Parlement, du patronat, du Conseil économique et social, de la Cour des comptes et du Conseil central de lutte contre la corruption.
. Les deux mesures régénératives:
– La mise en place d’une stratégie de communication et de supports idoines visant à réanimer nos valeurs et repères comme composantes constitutives et distinctives de l’identité marocaine, qui apaiseraient nos ardeurs matérialistes extravagantes, ressouderaient nos solidarités d’antan, redonneraient du sens au sentiment d’appartenance à ce pays et à celui d’être marocain, et à la prééminence des intérêts de la Collectivité sur des intérêts individuels étriqués.
– Faire jouer à l’Etat le rôle qui doit être le sien par rapport à notre configuration économique et sociale propre, consistant en un Etat stratège, un Etat distributeur équitable des richesses, un Etat acteur direct dans l’accompagnement de larges populations vulnérables particulièrement dans le monde rural, à disposer de revenu stable et durable, un Etat régulateur, un Etat arbitre invariablement intransigeant, un Etat juste, craint et respecté.
L’Etat n’a pas à se sentir ringard en valorisant le spirituel. L’Etat n’a pas à s’excuser en agissant dans l’économie. L’Etat n’a pas à s’estimer revanchard en appliquant la Loi.
La différence est dans le mode de gouvernance politique
N’en déplaise aux racistes épurateurs, disséminés dans les quatre coins du monde, les abus de situations ou de position ne sont nullement imputables à des différences de races, de convictions religieuses, d’intelligence et de probité innées, qui font des uns des saints, brillants et développés, et des autres des démons, ratés et sous-développés.
De tels agissements sont universels, car liés à la tentation d’humains rongés par un individualisme sauvage, bassement matériel et courtermiste. C’est exclusivement le mode de gouvernance politique et de comportement public envers de tels énergumènes, qui fait toute la différence. Il est des Etats qui prônent une gouvernance démocratique portée par la suprématie de la Loi comme seul cadre d’arbitrage face à de tels dérapages dès qu’ils surgissent. Et d’autres Etats à gouvernance autocratique portée par l’arbitraire et recourent à l’occasion, à une certaine Loi de service pour traiter d’accusations sélectives.
Notre pays entame certes aujourd’hui une réforme constitutionnelle nécessaire et courageuse qui induira une refonte inéluctable de notre champ politique. Mais il ne peut faire l’économie d’une refonte culturelle où le sens de la responsabilité et du devoir, où l’essence des droits et obligations, et où la prééminence de la Loi, ne sont plus des gadgets ornementaux qu’on exhibe à l’occasion, mais un mode de penser et d’agir qui substitue l’implication créative, l’adhésion citoyenne et l’espérance collective à l’individualisme outrancier et son corollaire la haine ravageuse et destructive.













