C’est l’un des philosophes vivants les plus écoutés mais aussi l’un des plus difficiles à lire : à 92 ans, Jürgen Habermas s’est entretenu avec notre rédaction allemande de façon exceptionnellement accessible. Alors que vient de paraître le premier tome de son Histoire de la philosophieil retrace le parcours d’une vie dédiée à un idéal démocratique et témoigne d’un projet philosophique aussi déterminé qu’ambitieux : sauver l’usage public de la raison.

En Allemagne, on l’a surnommé le « Hegel de la République fédérale ». Jürgen Habermas a effectivement la stature d’un monument. Il compte parmi les philosophes contemporains les plus respectés, sinon les plus lus. Né en 1929, il a été le penseur de la reconstruction après la guerre et il reste l’héritier d’une double tradition de pensée, celle de l’École de Francfort et celle de la théorie du langage. De la première, il retient une « théorie critique » de la société capitaliste, qu’il forge à l’Institut de recherche sociale de Francfort-sur-le-Main en compagnie de ses aînés et mentors Max Horkheimer, Theodor W. Adorno et Herbert Marcuse. Inspirée de Marx, elle entre en dialogue avec la philosophie des Lumières, notamment avec Kant. Sa seconde influence majeure est le penseur américain John Dewey et au courant pragmatique, considérant la démocratie moins comme un état que comme un processus participatif. L’un de ses principaux représentants allemands est le philosophe Karl-Otto Apel, avec qui Jürgen Habermas se lie au début des années 1950. Ensemble ils élaborent l’« éthique de la discussion », qui consiste à établir les conditions universelles des possibilités d’un débat et à permettre la fondation rationnelle des normes, dans une compréhension dialogique de la morale. 

En mêlant ces différents apports – KantMarx et Dewey –, Jürgen Habermas donne une inflexion « communicationnelle » à la théorie sociale de l’École de Francfort« Je suis parti,affirme-t-il, du noir absolu de la théorie critique des débuts, qui avait traité des expériences du fascisme et du communisme. Même si la situation qui était la nôtre après 1945 était différente, ce fut ce regard sans illusions jeté sur les forces motrices d’une dynamique sociale autodestructrice qui m’a conduit en premier lieu à partir en quête des sources d’une solidarité de l’individu avec les autres individus, solidarité qui ne s’était pas encore totalement ensablée. » Le philosophe a ainsi défendu le « patriotisme constitutionnel » comme un remède aux périls du nationalisme. Il prône un attachement aux institutions démocratiques plutôt qu’à une terre, et s’engage encore aujourd’hui en faveur d’un dépassement de l’État-nation, en fervent partisan de la construction européenne. Qu’il soit l’auteur d’une œuvre aussi volumineuse sur l’importance d’une discussion réussie n’est pas sans lien avec un handicap. Car Jürgen Habermas a subi dans son enfance l’opération d’une fente palatine, dont il conserve une difficulté langagière, achevant de le convaincre de la supériorité de l’écrit sur l’oral. Ayant forgé un style robuste et précis, voire aride, il s’est confié à notre rédaction en Allemagne sur un ton inhabituellement détendu. Alors que vient de paraître en français le premier tome de son dernier grand œuvre – une monumentale Histoire de la philosophie (Gallimard) –, il nous livre, à 92 ans, ses souvenirs et ses espoirs pour la jeunesse, ainsi que le ressort intact de son ambition philosophique.

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