TRIBUNE. La médecine ne doit plus être centrée sur la maladie, mais sur l’individu, son projet de vie, sa psychologique, ses émotions, son environnement… Docteur Alain Toledano

La santé est notre premier sujet de préoccupation. Les progrès de la médecine ont, en effet, allongé notre espérance de vie sans pour autant améliorer notre espérance de vie en bonne santé.

Ainsi, les maladies chroniques touchent plus d’une personne sur trois en France, tandis que la liste « affection longue durée » comporte 11 millions de Français qui souvent souffrent, ainsi que leur famille, de fragilité et de rupture psychosociale.

Au regard de cela, l’État français fait l’effort considérable de dépenser près de 260 milliards d’euros chaque année pour financer notre système de soins. Cela assure le fonctionnement de 3 089 hôpitaux, grâce à 223 000 médecins et 1 million d’infirmières et d’aides-soignantes.

Le monde de la santé ne se limite toutefois pas aux soignants des hôpitaux. Il inclut les professionnels paramédicaux ainsi que les aidants, les patients, les salariés, les employeurs, les acteurs sociaux. Plus largement, l’État, les agents administratifs et régulateurs, les assurances, les systèmes d’information, les associations ou encore le monde académique composent la complexe galaxie de la santé.

Alors que ses dépenses représentent plus de 11 % du PIB, notre système de santé nourrit le mécontentement de ses usagers et de ses professionnels. Il peine à se réformer, nécessite toujours plus d’investissements et est marqué par de profondes rigidités d’organisation.

La moitié des 400 millions de consultations médicales annuelles concernent la gestion de symptômes de maladies chroniques, tandis que 90 % d’entre elles se soldent par des prescriptions médicamenteuses. Or, une boîte de médicaments sur deux est jetée à la poubelle, soit un gaspillage de 7 milliards d’euros par an.

Par ailleurs, 46 % des patients ont recours à des médecines complémentaires pour pallier l’insuffisance de considération de leur demande par le système actuel. Comme l’illustre, par exemple, le fait que les médecins coupent en moyenne la parole à leurs patients au bout de 23 secondes.

Nous souhaitons tous réorganiser et améliorer un système de santé, trop centré sur nos hôpitaux, qui se préoccupe plus de la maladie aiguë et des actes techniques que des patients eux-mêmes.

Nous souhaitons arrêter de dépenser sans compter pour un système, figé sur l’administration d’actes de soins, qui néglige souvent la santé dans toutes ses dimensions.

Car la santé n’est pas que l’absence de maladie. Elle comprend la santé psychologique, la santé sociale, la santé sexuelle, la santé émotionnelle et la santé environnementale.

De ce fait, notre but est de passer d’une médecine centrée sur la maladie à une médecine centrée sur l’individu et son projet de vie.

Notre objectif est de travailler pour une amélioration de la santé globale. Celle-ci comporte, bien sûr, une médecine performante, mais elle y intègre la prévention et tous les soins à la personne. Le temps consacré aux patients, qui fait souvent défaut, restant l’essentiel indicateur de qualité.

Par ailleurs, 40 % des cancers (142 000 cas par an), tout comme 80 % des maladies cardiovasculaires, pourraient être évités en travaillant sur l’exposition au tabac, à l’alcool, sur la sédentarité et sur l’exercice physique. Militons donc ensemble pour augmenter nos investissements dans la prévention. Ils ne sont actuellement dotés que de 3 % de notre effort collectif.

Comme le remarquait Jean Le Rond d’Alembert, « la morale est comme la médecine, beaucoup plus sûre dans ce qu’elle fait pour prévenir les maux, que dans ce qu’elle tente pour les guérir ».

En France, le fardeau des décès et maladies évitables pourrait chuter de 32 % d’ici à 2040. Ce qui entraînerait un gain de 10 % du PIB. À condition toutefois de mener des politiques de santé visionnaires. L’investissement en santé ne doit en effet pas être considéré uniquement comme une dépense ; à dix ans, chaque euro investi en rapportera entre 2 et 4.

Pour mieux appréhender et réduire les risques environnementaux, comme les 70 000 décès annuels attribuables à la pollution, ou encore les trois millions de salariés exposés à des niveaux de bruit nocifs, l’intégration de toutes les expertises en santé sera nécessaire.

Pour chaque patient, nous pouvons organiser des parcours de soins personnalisés et coordonnés, orientés vers la nutrition, les émotions, l’activité physique, le bien-être, la santé au travail.

Avec la création de l’Institut Rafaël, nous avons amorcé, ces trois dernières années, la démonstration du bien-fondé de la santé intégrative en cancérologie. Cela mérite de poursuivre de telles expérimentations en santé intégrative sur l’ensemble des maladies chroniques : rénales, respiratoires, cardio-vasculaires, psychopathologies chroniques, métaboliques, endométrioses… etc.

Gageons que s’occuper de chaque personne, dans sa globalité, apporte plus de bénéfices que de ne s’occuper que de la maladie, et parions sur une efficience médico-économique améliorée.

Exemples de résultats éloquents dans l’après-cancer, les parcours d’accompagnement simples à l’Institut Rafaël ont permis de diminuer de 56 % le taux de dépression, et de près de 40 % le sentiment d’isolement ressenti par les patients fragilisés par le cancer.

La santé intégrative concilie et rassemble les différents aspects de la santé, en considérant ses composantes multiples.

C’est une démarche transdisciplinaire qui articule, autour de la médecine conventionnelle, différentes approches qui contribuent au maintien de la qualité de vie et au bien-être des personnes.

Pour essaimer les valeurs d’une santé intégrative accessible à tous, étendre et renforcer toutes les expériences pilotes de nos territoires, nous souhaitons promouvoir l’organisation académique de la santé intégrative. Notre objectif est de démontrer le bénéfice de cet accompagnement global, notamment pour la prise en charge de toutes les maladies chroniques. Valoriser les savoirs émergents, partager les connaissances en santé intégrative, être une interface entre le milieu universitaire et le monde socio-économique, favoriser la transmission des connaissances, créer des formations, promouvoir la recherche, fédérer les acteurs de la santé intégrative sont les objectifs de la chaire « santé intégrative » au Conservatoire national des arts et métiers. Elle servira également à nouer des partenariats actifs, nationaux et internationaux, et proposer des stratégies de développement sociétal.

Nous mobiliser ensemble vers la transformation positive de notre système de santé est un devoir moral.

Nous prenons à notre compte le vœu de l’abbé Grégoire, qui nous invite à « révolutionner les arts, rassembler tous les matériaux, tous les moyens, et transmettre cet héritage aux générations futures ». Chacun, à la mesure de ses compétences et de ses ressources, peut faire valoir la santé intégrative de façon altruiste et visionnaire.

Puisque la médecine est l’ensemble des connaissances scientifiques et des moyens de tous ordres mis en œuvre pour soulager, guérir et prévenir les blessures, les maladies ou les infirmités, passer d’une médecine prescriptive à une médecine intégrative nous permettra de redonner ses lettres de noblesse au système de santé français.

Prendre soin du corps et de l’esprit, de la qualité des environnements autant que des risques psychosociaux sont des leviers de transformation. Chaque mot peut être un médicament ou, à l’inverse, un poison. Intégrer, combiner, rassembler, coordonner l’ensemble des soins est notre enjeu de demain. Une médecine humaniste nous portera collectivement pour créer la valeur humaine qui est notre but.

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