Je suis certes un commis de l’Etat qui doit être tenu par une certaine retenue en matière politique, mais là je m’en avoue absolument incapable. L’événement est solennel, au-dessus des fonctions et des considérations. Il est exceptionnel parce qu’existentiel.
Le discours de Sa Majesté le Roi, attendu depuis fin décembre 2010, délai fixé par le Souverain pour que la Commission de la régionalisation lui remette ses conclusions, est annonciateur d’un véritable printemps marocain qui fait entrer notre pays de plain-pied dans le XXIe siècle.
J’imagine avec le plus grand cynisme l’effet des propos et déclarations de Sa Majesté le Roi sur des opérateurs politiques serviles, courtisans, juste avides de pouvoir à n’importe quel prix et prêts à tout pour le garder, et par conséquent incapables de l’initiative, incapables de la perspective. De la même façon que j’imagine et je partage la jubilation inégalée d’acteurs jeunes et moins jeunes, face à une si belle rupture tranquille.
Oui Majesté, le Maroc a atteint le niveau requis pour porter et assumer de telles réformes, une telle démocratie, un tel équilibre entre les pouvoirs, une telle régionalisation, une telle diversité culturelle, un tel niveau de liberté, un tel recentrage des institutions élues, une telle indépendance de la Justice, une telle qualité de gouvernance.
Le projet de réforme constitutionnelle annoncé par Sa Majesté le Roi va nous permettre de rompre avec des institutions peu opérationnelles, en mettant chacune devant ses responsabilités et en lui faisant assumer ses choix et actes.
Dorénavant le gouvernement émanant d’une majorité votée par le peuple et présidé par le 1er parti sorti des urnes, devra être porteur d’un contrat de développement pour la nation, être totalement responsable devant Sa Majesté le Roi et devant le Parlement pour son application, et être démocratiquement sanctionné ou reconduit par les urnes. Le Parlement devra exercer pleinement ses prérogatives sans tutelle ni suivisme. Le Conseil économique et social devra accomplir son rôle de force d’analyse et de proposition. Les instances régionales élues devront exercer directement et pleinement leur diversité. C’est ce que Sa Majesté a dit et c’est ce qui sera accompli parce qu’il fait ce qu’il dit. Ceci dit, la réforme constitutionnelle, quelle que soit son ampleur, n’est et ne peut être que le prélude à d’autres ruptures et réformes tout aussi structurantes, pour que tout cet édifice en perspective accouche enfin de l’objectif ultime et fortement attendu de tous, à savoir le développement économique et social dans un cadre de liberté et de démocratie véritables.

. Rompre avec le mauvais destin

Les Marocains doivent rompre avec l’idée préconçue que le destin est écrit d’avance, que leurs maux relèvent de la volonté de Dieu et qu’ils n’y peuvent rien contre leur sort. La pauvreté, l’analphabétisme et les exclusions ne sont ni une malédiction divine ni une sécrétion de l’Islam. Ils sont les expressions les plus abjectes d’une société injuste. On devra assumer notre réalité et œuvrer avec force pour changer nous-mêmes nos conditions de vie et écrire notre avenir.

. Rompre avec la médiocrité
Le Maroc aussi bien public que privé, doit rompre avec la médiocrité, la paresse et le je-m’en-foutisme. Il doit être au plus vite mis au travail, au rythme de la Chine, de l’Inde et du Brésil, qui sont aujourd’hui des machines infernales à produire une croissance économique forte et durable. On doit adapter notre temps biologique, tous nos moyens, limités soient-ils, et notre organisation du travail, à l’exigence de l’efficacité et de l’obligation d’un résultat compétitif. On doit reconnaître et récompenser le mérite, on doit distinguer la performance. On doit offrir les mêmes chances à tout le monde. On doit sanctionner la nonchalance, l’abus, la gabegie, les principautés-forteresses, la corruption organisée, les détournements. On doit veiller au grain aussi bien sur les droits que les devoirs de tout un chacun.

. Rompre avec la rente et le clientélisme
Le Maroc doit rompre avec la rente et le clientélisme dans tous les sens de ces termes et asseoir ici et maintenant les outils de la transparence, de la concurrence loyale. Tous les privilèges accordés indûment, tous les fonds publics escroqués, un centime, un bout de terre, un brun de sable, un poisson, un avantage fiscal, soient-ils, devront être récupérés par l’Etat sans concession ni «spectacularisme». L’argent public, le bien public de quelque nature que ce soit, est un bien du Maroc, de tous les Marocains, qui doit être récupéré de la même façon que tout bien territorial spolié ou contesté. Il ne doit y avoir prescription  quand il y a délit d’abus de biens publics.

. Rompre avec une justice à la carte
Le Maroc doit rompre avec une justice à la carte et en remettre tout le monde à la suprématie de la loi, sans excès ni «ponctuélisme». L’arbitrage de la loi est le seul garant contre l’arbitraire, contre la loi de l’Etat, contre le Marocain puissant, protégé, d’en haut et le Marocain ordinaire, exposé, d’en bas, contre la méfiance, contre le discrédit, contre le sentiment de peur et d’injustice chez soi, dans son propre pays.

. Rompre avec les modèles prêt-à-porter
Le Maroc doit rompre avec la hantise de reproduire des modèles de développement prêt-à-porter et des formules savantes, ayant marché sous d’autres cieux. L’élite marocaine de tous bords, censée être l’incubateur naturel de visions et de projets de solutions à l’équation ‘‘Maroc’’, doit réfléchir universel et rêver, imaginer, créer, innover marocain. Les modèles markétés par-ci et par-là, nous mettent devant deux alternatives amères: soit faire comme les producteurs du modèle et attendre deux siècles pour pouvoir les rattraper, sans obligation de résultat, soit changer de peuple et de pays parce que rien ne concorde chez nous avec le modèle ciblé. Et sachant bien que nous ne voulions ni changer de pays ni changer de peuple, notre modèle de développement à inventer doit intégrer notre taux d’analphabétisme, nos moyens financiers, nos priorités, nos gaps, nos aspirations, nos diversités, nos valeurs, notre position géostratégique actuelle et potentielle.

. Rompre avec la folie des grandeurs, le défaitisme et le complexe de l’impossible
Le Maroc doit rompre en même temps, avec la folie des grandeurs, le défaitisme sclérosant et le complexe de l’impossible. On doit redécouvrir nos atouts, redimensionner nos contraintes, repenser nos priorités, restructurer nos moyens, reconquérir les grandes marges et espaces du possible. On doit se réconcilier avec nos valeurs, avec notre identité, avec nous-mêmes et s’ouvrir sur la diversité endogène et universelle.

. Rompre avec les sédiments de l’ère coloniale
Le Maroc doit enfin rompre avec les sédiments de son passé colonial, qui le figent dans des choix suivistes et des mariages de comptables. On doit comprendre que le voisinage est temporel et non plus spatial.
On doit admettre que notre pire voisin est plutôt une Europe en mal de croissance, de perspectives, de vision pour elle-même et encore moins de vision pour son environnement.
On doit s’ouvrir à des polygamies stratégiques qui appuient nos ambitions, nous arriment à des zones de succès, forcent nos réformes et attisent notre développement.
De la même façon qu’on doit éviter des accords plutôt d’adhésion aux exigences de superpuissances que de libre-échange, qui nous ouvrent des marchés de dupe, car sans aucun dispositif d’accompagnement.


Etat spectateur

Le Maroc doit rompre avec l’Etat spectateur, mauvais arbitre, mauvais régulateur, mauvais contrôleur, mauvais distributeur de richesses, mauvais prestataire de services, mauvais payeur, mauvais libéral. L’Etat doit intervenir avec force dans l’économie pour y injecter sa vision globale, sectorielle et de financement, y imposer les règles du jeu, y mettre de l’ordre, y agir quand le privé n’en est pas capable ou intéressé, y organiser le marché de l’emploi, y faire l’arbitre impartial entre les opérateurs, y jouer l’accompagnateur, le facilitateur, le diplomate économique, le support et la courroie de l’intelligence économique. L’Etat doit soutenir une véritable croissance sociale qui aura le double avantage de corriger substantiellement les écarts sociaux et de venir au secours de la croissance économique. L’Etat doit créer et soutenir toutes les conditions d’éclosion du génie marocain, notamment par un champ audiovisuel complètement repensé, rénové, et la formation de têtes bien faites, ressourcées du terroir de nos valeurs, capables de rêver, de faire rêver, de prendre l’initiative, d’y croire, d’agir.


Balkanisation et banalisation du champ politique

Le Maroc doit rompre avec l’éclatement pathétique du champ politique. Notre multiplicité arithmétique n’est pas le résultat de notre diversité programmatique. Elle est quasi exclusivement générée par des querelles de personnes ou des ambitions personnelles opportunistes, arrivistes.
Nos partis politiques doivent se recentrer sur leurs missions originelles, se regrouper en pôles d’idées et de projets qui feront rêver, mobiliser les Marocains et les réconcilier avec l’avenir.
Le Maroc n’a pas besoin d’hommes «politiques» ni de notables «machines à sous», habités par l’hystérie du pouvoir à tout prix pour assouvir leurs ambitions étriquées, faisant l’amalgame entre leur pays et un fonds de commerce ou une vache à lait. Le Maroc n’a pas besoin de partis politiques suiveurs, aux ordres, sans projets, sans courants, sans débat, sans vie, dont le clientélisme est leur seul facteur de reproduction et de partage du «butin».
De la même façon que des franges de nos concitoyens doivent croire que la liberté et la démocratie sont salvatrices, même sur le plan économique et social, et doivent par conséquent, cesser de succomber aux miettes de généreux occasionnels, le temps d’une campagne électorale, en votant plutôt pour des candidats patriotes et compétents. Ceci dit, l’Etat ne peut plus se contenter de lois électorales favorisant l’effritement, ni d’une position passive face à des machines électorales pourries. Il doit être préventif, dissuasif, sévir et forcer l’élection de pôles homogènes.