J’enrage de voir les dirigeants européens avoir été assez naïfs, à la différence de leurs homologues anglais et des Américains, pour ne pas avoir exigé des firmes pharmaceutiques à qui ils accordaient des subventions de recherche une priorité dans la livraison des vaccins qui pourraient en résulter. J’enrage de les avoir vus continuer à croire d’une façon angélique à l’ouverture de leurs frontières communes, alors qu’on sait depuis très longtemps que la survie de l’Union Européenne passe par une politique industrielle et douanière commune et agressive, en particulier dans les domaines clés de l’économie de la vie. J’enrage de les avoir vus négocier les prix au plus bas, au détriment de la seule chose qui comptait : la disponibilité. J’enrage de les avoir vus refuser de s’entourer d’experts de ces négociations, pour les mener eux-mêmes, sans compétences. J’enrage aussi de les avoir vus retarder la conclusion des contrats pour protéger les négociateurs du moindre risque juridique, même imaginaire.

J’enrage de les avoir entendus prétendre que les citoyens du continent européen n’auraient jamais accepté de divulguer leurs données médicales personnelles pour des vaccins, comme l’auraient accepté les Israéliens. D’abord parce que c’est un mensonge : les Israéliens n’ont communiqué que des données anonymisées, ce qui n’est pas du tout la même chose. Ensuite parce que, même si cela avait été vrai, il aurait fallu proposer ce choix aux Européens et je ne suis pas certain qu’ils auraient refusé. J’enrage de voir qu’aucun média n’a reproché ce mensonge, mille fois répété, à son auteur.

J’enrage encore d’entendre des dirigeants européens nous promettre, dans une invraisemblable cacophonie, que nous serons tous couverts par le vaccin le 15 mai ou le 14 juillet, ou le 21 septembre. Et cela par les mêmes, parfois le même jour. Ce chaos, cette absence de coordination, cette incapacité à dire clairement un objectif, sont intolérables.

J’enrage enfin de les voir, après ce désastre global, continuer quotidiennement à se pavaner, en affirmant qu’ils ont géré cette question parfaitement et qu’ils sont les meilleurs au monde.

Ils nous mentent. Ils se mentent. Ils nous prennent pour des imbéciles. Ils se conduisent comme des imbéciles.

Commettre des erreurs est humain. Refuser de le reconnaitre, mentir pour le cacher et pour refuser d’en tirer les leçons est criminel. Plus même : reconnaitre ses erreurs est politiquement habile. Ainsi, le mercredi 24 mars, après une réunion d’urgence avec les dirigeants des Etats-régions allemands, la chancelière allemande a été applaudie par son peuple pour avoir annoncé qu’elle annulait sa décision d’un confinement plus strict pour les fêtes de Pâques : « Une erreur doit être appelée une erreur et, plus important encore, elle doit être corrigée et si possible à temps. Je sais que cette proposition a provoqué une incertitude supplémentaire, je le regrette profondément et pour cela je demande pardon à tous les citoyens ».

C’est cela qu’on aimerait entendre au plus vite des dirigeants de la Commission et du Conseil européen à propos des vaccins. Et ceux d’entre eux qui refuseraient de s’exprimer ainsi devraient être impitoyablement écartés par les gouvernements qui les ont nommés. Ce n’est pas nécessaire seulement comme une sanction pour ce qu’ils ont fait, ou pas fait, ou couvert, mais parce que, s’ils mentent sur le passé, ils seront incapables de gérer sainement l’avenir.

Plus encore, le Parlement Européen a là une belle occasion de faire entendre sa voix, de demander des sanctions, de renforcer son pouvoir et de légitimer son rôle.

C’est cela qu’on aimerait entendre aussi des dirigeants de chaque pays de l’Union. Qu’ils ne croient pas que reconnaitre ces fautes serait plus dommageable au projet européen que de continuer à les camoufler. C’est tout le contraire.

Plus généralement, c’est cela qui manque le plus en Europe depuis le début de cette crise : on a menti aux Européens sur les masques, les tests, les vaccins, et tant d’autres choses. On n’a jamais reconnu s’être trompé, être en retard, avoir menti. Et pourtant, personne n’est dupe et les citoyens sont assez adultes pour entendre la vérité.

Plus généralement encore, en laissant s’accumuler des mensonges, en ne reconnaissant pas leurs erreurs, en n’en tirant pas les conséquences, les professionnels de la politique ne doivent pas s’étonner si les électeurs perdent confiance en eux. Et si même, bientôt, ils perdent confiance dans la démocratie.

Jacques Attali
Président de la Fondation Positive Planet
j@attali.com